Recherche

La crise climatique nous oblige à repenser notre rapport à la Terre, à l’espace. Disparition des sols, extinction d’espèces, désertification, guerre de l’eau, submersion des fronts de mer, inondation des vallées : la ruine des territoires provoquée par l’Anthropocène génère une crise de l’espace qui interdit de nous contenter d’un relevé physique selon les paramètres anciens et nous impose de questionner nos outils d’observation et de description. Le manque d’image et d’imaginaire communs est un obstacle majeur à la compréhension des rôles et des interactions dans les milieux en ruines. Nous avons besoin de représentations communes de ce que signifie habiter sur Terre aujourd’hui. Ces enjeux doivent être adressés par une discipline telle que l’architecture qui place l’habitabilité au cœur de ses valeurs. (voir Manifeste shaā). Pour cela, notre atelier d’architecture développe un fort pôle de recherche et développement qui structure l’ensemble des projets et oriente toutes les décisions de conception des projets.

Ainsi, recherche-développement constitue la plupart des activités de l’entreprise, puisque les projets développés par l’entreprise s’inscrivent dans le cade de recherche-action ou de recherche-création avec plusieurs partenaires institutionnels de recherche. La recherche action, comme la recherche création, vise la production de connaissances à travers des actions ou productions impliquant le contexte d’élaboration desdites connaissances. Ces deux approches contextualisent les problèmes et demandent un engagement participatif ou une co-construction des connaissances avec les personnes directement impliquées dans la situation ou le problème étudié (membres de la communauté, praticiens, décideurs et autres parties prenantes). Les projets de recherche menés par shaā cofondé en 2017 par Soheil Hajmirbaba et Alexandra Arènes (qui ont collaboré sur de nombreux projets de recherche avec des chercheurs de renom comme Bruno Latour (SciencesPo), Frédérique Aït-Touati (CNRS, EHESS) ou Jérôme Gaillardet (IPGP, OZCAR)), se situent dans cette démarche de recherche action et création – puisque les projets impliquent les acteurs et intègrent la création artistique et la production d’œuvres dans le processus de recherche. En s’inscrivant dans les dynamiques sociales et écologiques, les projets de recherche création ont une performativité transformative : il s’agit de doter les acteurs d’outils et de connaissances pour apporter un changement positif dans les pratiques et les politiques, en utilisant des méthodes mixtes, académiques, artistiques ou architecturales. 

L’entreprise privilégie ainsi les enquêtes longues issues des pratiques de terrain et impliquant un réseau d’acteurs de diverses disciplines. Actuellement, trois enquêtes principales menées de concert avec SOC Terra Forma;  Où atterrir ?; CZO, Critical Zones, donnent lieu à la production de divers objets multimédias (livres, ateliers, installations, cartographies…). L’objectif principal est d’intégrer les sciences de l’environnement et les sciences politiques dans les projets d’urbanisme et d’architecture. L’enquête (ethnographique, sociale, écologique, etc) est la base de notre travail de recherche et la collaboration qu’elles impliquent avec les acteurs concernés façonnent des projets innovants. Ces projets se concrétisent par des ateliers, la production de cartographies alternatives, la mise en espace et la construction avec des techniques et matériaux innovants.

Le départ de la recherche à Atelier shaā est une collaboration pendant près de 6 ans avec Bruno Latour, penseur et faiseur de projets interdisciplinaires entre art, sciences, sociologie des sciences, écologie politique, humanités environnementales, philosophie. shaā a pu travailler, expérimenter, rechercher, avec lui ces dernières années, et déployer des méthodes et des réflexions essentielles pour l’architecture. Cela a contribué à modifier, enrichir nos pratiques et à nous intéresser plus particulièrement à deux ‘modes d’existences’ : la science et la politique. 

Les enquêtes-projets sont des projets longs qui mobilisent des acteurs de différentes disciplines. La restitution de ces enquêtes-études à un public est aussi un enjeu fort. C’est pourquoi le déroulement et les méthodes de travail pour mener ces projets utilisent différents médiums : recherche, espace (installation, scène, architecture), ateliers de travail et cartographies. L’objectif est de partager des processus et de mettre en place des procédures ou des outils manquants afin de répondre au mieux à chacun des sujets. Ceux-ci ont d’ailleurs émergés suite à des interrogations concernant la pratique d’architecte. Artefact permettant de collecter les connaissances et de décrire la richesse des mondes, humains et non humains, sans effacer la diversité des points de vue, l’objet-frontière est un terme issu de la théorie de l’acteur réseau. Il est le support de traductions hétérogènes, un dispositif d’intégration de savoirs divers, experts et non experts. Il est donc caractérisé par une flexibilité interprétative qui permet de nous confronter à nos matériaux de terrain. L’objet-frontière est pour nous un attracteur d’actions : recherche ; prototypage ; représentation ; échange/discussion ; performances ; publication ; design.

Maintenir les conditions d’habitabilité dans un climat de plus en plus rude et dans des territoires où les intérêts de chaque entité sont pris en compte. 

Atelier shaā I SOC se sont formés autour de la nécessité de maintenir les conditions d’habitabilité là où nous agissons (par le projet) pour les humains et les non humains. Loin des critères modernes utilisés jusque-là, il nous semble urgent aujourd’hui de définir des critères pour mesurer les qualités d’un projet basé sur ce maintien des conditions d’habitabilité. Or, il n’y a pas une instance plus légitime qu’une autre pour les définir. Il s’agit d’une tâche éminemment politique, où il est primordial de reconnaître que l’on ne sait plus comment faire.

D’abord parce que la crise environnementale est colossale. Bruno Latour la définit comme un Nouveau Régime Climatique, on ne reviendra pas à une « normale » d’avant, et l’Anthropocène nous oblige, industriels, scientifiques, politiciens, architectes, à reconsidérer nos pratiques destructives. L’approche scientifique de la Zone Critique définit cette zone fragile, des roches jusqu’à l’atmosphère, dont, nous, urbanistes, architectes, paysagistes, avons le devoir de prendre soin. 

Ensuite, on ne sait plus comment faire car chaque être a ses propres conditions de subsistances, souvent en conflit les unes avec les autres. Tous les actants agissants vivants ont des besoins contradictoires qui se superposent sur des territoires, chacun voulant maintenir ses propres conditions d’habitabilité, et bien qu’elles soient liées dans un réseau de dépendances écologique (dans la zone critique), il est parfois difficile de les concilier de façon pragmatique dans un projet. Un Maire qui fait appel à nous pour construire un quartier doit répondre à une crise de logements. Sur papier, des problèmes sont résolus : la crise du logement, la crise économique, mais cela est en complète contradiction avec le Zéro Artificialisation Nette ! On ne sait donc pas comment répondre à la fois à l’élu qui a un besoin de 1600 logements, mais aussi au petit cisticole des joncs qui mesure à peine 12cm et qui niche dans un quartier à Nantes, ayant été repéré par les services de l’État qui ont arrêté le projet. Autre exemple sur l’utilisation des matériaux : l’engouement pour construire en bois peut conduire à des coupes rases dans les forêts de résineux comme de feuillus pour subvenir à la demande, supprimant ainsi les conditions d’habitabilité pour des oiseaux, qui sont reliés aux arbres et les arbres aux humains pour la séquestration carbone.  

Ce réseau se donne à voir concrètement dans les projets qui, parce qu’ils traitent des conditions d’habitabilité, font émerger ces controverses. Nous pensons qu’il est nécessaire de les mettre en avant et de ne pas les occulter, car ce sont sur ces bases qu’un projet d’architecture fabriquera de la politique, résolvant des conflits. Ainsi, afin de naviguer entre les espérances et les attentes de tous ces acteurs, qu’ils soient humains ou non-humaines, il semble qu’une des voies serait de reconnaitre les implications politiques des pratiques architecturales dans le processus et les productions spatiales – et de trouver des méthodes pour les rendre effectives. Bruno Latour – dont la rencontre a suscité la création de l’atelier shaā-soc – nous a prouvé que déplacer une pierre, creuser un trou, construire quelque chose, peut être ‘fait politiquement’L’espace architectural est le site de constantes négociations et d’arrangements (cosmo)politiques, pour reprendre les termes de la chercheuse Albena Yaneva. Ce qui nous intéresse et nous motive en tant qu’architectes est en effet de mettre en place une écologie des pratiques. Isabelle Stengers, philosophe à l’origine de ce concept, la définit comme le risque à entrer en relation avec d’autres qui transforment ainsi mes propres pratiques par le fait de porter attention à celles des autres, mais c’est aussi avant tout la seule manière par laquelle je peux me présenter aux autres. L’écologie des pratiques est importante dans notre métier : faire entendre les artisans aux clients et ainsi les amener à construire avec des matériaux moins nocifs, mais aussi à travailler avec des artisans qui traitent bien leurs ouvriers. L’architecture moderne privilégiait l’esthétique avant les conditions de travail. Il faut aussi penser au corps de celui qui fabrique : imaginer un détail qui, pour être réalisé, causera le mal de dos de l’artisan, est un échec car l’artisan ne le réalisera pas bien. Il faut donc penser à l’ergonomie de l’espace produit mais aussi à l’ergonomie dans la production de l’espace. Il s’agit donc, dans chaque projet, de retrouver des « égards », de faire entendre des éléments, des entités, des personnes, des acteurs, qui sont impliqués dans un projet. Isabelle Stengers, dans cette façon de dire ‘l’écologie est de la diplomatie’, nous inspire. C’est un levier d’action en tant qu’architecte : reconstituer cette écologie des pratiques dans un esprit de collaboration et dans un respect, pas seulement de l’environnement, mais aussi des humains. 

Ne pas savoir nous pousse à chercher plus, à apprendre, à enquêter, à parler autrement.  

En tant qu’architectes, nous avons un rôle à faire entendre la transdisciplinarité, de proposer des projets « composés » ou « compositionniste ». Nous essayons de faire entendre à la fois les voix de la recherche scientifique sur l’environnement, mais aussi l’artisanat. Car l’histoire d’Atelier shaā commence en Iran, sur des chantiers, dans des lieux arides ou en haute-montagne, qui définissent différemment à la fois une culture du climat et une culture du chantier particulières. Atelier shaā a appris des maçons qui construisaient avec des mesures issues de leur corps : bras, avant-bras, les cinq doigts ouverts, l’index, etc, requestionnant ainsi l’unité de mesure universelle. A Yazd, les rues ont été conçues dans un contexte aride, où il fallait créer de l’ombre selon les moments de la journée : ainsi, pour se déplacer vers des équipements comme le bazar le matin, l’ombre était du bon côté. Cela crée un dédale de rues couvertes-découvertes entourées de murs en terre. Atelier shaā aujourd’hui développe un urbanisme de l’ombre pour faire face aux environnements plus rudes, en cherchant la source d’inspiration dans le désert iranien, où la cohabitation avec l’aridité est ancienne et optimale. Pour faire face au changement climatique, nous pensons qu’il faut se baser sur l’intelligence collective plutôt que sur des solutions tout-technique.   

La qualité de l’architecture est redéfinie par le fait de générer de bonnes relations – avec des espaces qui engendrent la vie.  

La qualité de l’architecture est une question de bonnes relations, avec l’environnement, avec les gens qui vont concevoir, fabriquer et habiter. Plus le nombre d’acteurs est élevé et leurs intérêts sont divers et variés, plus les chances que l’architecture ou l’urbanisme réponde au maintien des conditions d’habitabilité est grande. La qualité d’un projet se crée dans les relations, par les intermédiaires, par des combinaisons, par des discussions, par des situations et des montages afin peut-être, de générer des espaces qui engendrent la vie. 

Des projets-enquêtes – mise en pratique de l’acteur-réseau 

Aujourd’hui nos projets, qu’ils s’établissent sur des quartiers entiers (urbaniste de ZAC avec des centaines de logements), ou construisent de petits projets d’architecture (maisons), s’organisent comme des enquêtes de terrain, de rencontres et de voyages. L’atelier shaā est adossé à un collectif de recherche, SOC (Société d’objets cartographiques), qui développe depuis 2016 une réflexion entre arts et sciences autour d’outils de représentation au profit de la cartographie des acteurs humains et autres vivants qui agencent le territoire, notamment au travers du livre Terra Forma, manuel de cartographies potentielles. SOC a préfiguré la création de l’atelier shaā, et aujourd’hui nous avons fait le choix de maintenir ces deux entités (l’une sans statut et l’autre, shaā, avec statut), afin de continuer à proposer des projets expérimentaux. Nous avons ainsi développé avec shaā I soc deux projets particuliers : le projet Où atterrir ? que nous considérons comme un projet d’architecture politique, et le projet Critical Zone, qui est pour nous un modèle de travail avec les sciences de la terre et les sciences humaines. 

Le Projet Où atterrir ? (OA) (Région Limousin ; Fondation Luma Arles (13), Ville de Ris-Orangis (91), Brézouard dans les Vosges) est une concertation revisitée à 100% pour tenter de la rendre opérationnelle. OA est un projet de description ainsi qu’un projet processuel. C’est un projet qui engage l’espace dans le sens où l’on conçoit des parlements (des choses). Il y a de la spatialisation : comment spatialiser une description ? Comment spatialiser le moment d’échanges avec d’autres personnes présentes ? Le projet OA est une expérimentation grandeur nature dans un travail transdisciplinaire, où des gens différents viennent enrichir l’architecture de ce processus. L’objectif est d’écrire des doléances, qui sont historiquement des prescriptions, des demandes, qui ont transformées le territoire. La doléance est une préprogrammation. C’est comme si l’on faisait une concertation non pas à partir d’un projet qui est déjà fait et qu’il ‘faut faire accepter’, mais parce que l’on ne sait justement pas quoi faire. A Ris Orangis, dans cette optique, le projet OA a renouvelé les pratiques de la commune. Cela met la concertation très en amont par la description et l’écriture de doléances avant le projet, et c’est de cela que découlera le projet.  

Nos projets d’urbanisme, à Nantes et Nancy, s’inspirent du projet OA mais aussi du projet de territoire de Shiraz (Iran) qui, avant le projet OA, combinait la reconnaissance de l’acteur-réseau et les mythes persans pour s’affranchir d’une certaine modernité coloniale. Depuis, nos projets urbains participent à un récit de territoire à toutes les échelles. Un récit fondateur crée de l’attachement. Et cet attachement nous amène à prendre soin de là où nous vivons, qui réveille l’affect qu’on peut avoir pour une terre, pour un lieu. L’enquête permet de récolter ces histoires, de les mettre en narration. L’enquête est donc qualitative. Décrire un territoire fait aussi partie de cette démarche de création de récits.  

Refaire exister des pratiques disparues mais intelligentes  

Tous les projets à différentes échelles, des quartiers à l’architecture, font appel à l’intelligence collective, et prennent en compte les différents terrains de vie de ceux qui habitent, mais aussi de ceux qui fabriquent et de ceux qui sont autour. Les projets doivent rendre heureux les humains mais il faut aussi que l’arbre qui est placé à côté soit heureux. C’est le parti-pris du projet urbain de Nantes, Erdre Porterie, où l’on a créé des zones non-aedificandi parce qu’il y a déjà sur le site des arbres qui ont besoin d’un périmètre pour vivre : le projet ne doit pas leur faire de l’ombre, ni en chantier ni une fois réalisé. Le terrain de vie de l’arbre – le périmètre, l’apport de soleil et d’eau dont il a besoin pour vivre, est considéré. Dans la même démarche, SOC a pu établir des cartes des ‘points de vie’ des arbres menacés par les pluies acides dans la forêt des Vosges observée par les sciences de la Terre.

Ainsi, les innovations à shaā-soc sont low tech, et dépendent des acteurs du projet. Par exemple la gestion des eaux de pluie et des eaux souterraines à Neuvecelle (74), maison individuelle, n’est pas canalisée avec du plastique. Dans le quartier urbain à Nantes, le projet doit fabriquer 2km de haies avec plusieurs étages, essences, supports de vie. Lorsqu’à Tomblaine, autre quartier urbain dans le Grand Nancy où nous sommes urbanistes, nous essayons, dans la prescription, de banir les formes lisse d’architecture qui ne favorisent pas la vie, et de promouvoir des dépassées de toiture, des façades rugueuses, de ne pas mettre du métal ou du plastique, cela est une forme d’innovation. Nous tentons également de réinsérer des usoirs, qui étaient des espaces privés dans les villages se trouvant au milieu des routes, et où les gens déposaient du bois ou des outils, chacun allant se servir selon ses besoins. Requestionner, réintégrer l’usoir à l’échelle d’un quartier, en tant que largeur non minéralisée, non imperméabilisée, en tant qu’espace que les habitants des quartiers peuvent transformer en jardins collectifs linéaires en pied d’immeubles, est une forme d’innovation. Parfois l’innovation dans le bâtiment ou la ville consiste à refaire exister des pratiques qui ont disparues, reprendre des choses qui existaient, par exemple prescrire des arbres que les gens plantaient dans ces endroits-là, ou reconnaître des chemins de l’eau. C’est une définition du vernaculaire, mais cela n’est pas plus facile pour autant.  

Être connecteur : d’acteurs-pratiques ; de temps ; de lieux  

Le projet Zone Critiqueexposé au ZKM a été l’occasion de faire du terrain avec des scientifiques de la Terre. Le projet est conçu comme une maquette de l’observatoire – un bout de paysage instrumenté de capteurs pour comprendre les dommages causés à l’environnement. Avant de mettre en œuvre l’installation, nous avons réalisé une maquette que nous avons montré à un géochimiste, un géophysicien, un philosophe, un directeur de musée, un monteur d’expo, un menuisier, qui l’ont modifié, notre travail consistant à insérer des traces de points de vue. L’installation Zone Critique a eu la capacité d’absorber les avis des uns et des autres – pour aboutir à une architecture composée. De la même façon, nos cartes sont conçues comme des objets-frontières qui rassemblent des points de vue différents et permettent la coconstruction d’un outil partagé. 

Cette approche compositionniste d’agencements de points de vue, d’attention aux pratiques et de connexion se poursuit dans nos projets d’architecture et d’urbanisme. Nous demandons aux artisans « comment feriez-vous ? » car dans chaque lieu se trouvent des pratiques vernaculaires. La connexion entre acteurs se matérialise ainsi : pour Neuvecelle, et plus récemment les projets à Autrans (38), Homs  Campestre-et-Luc (30), nous rencontrons un artisan, qui nous fait rencontrer un fournisseur, et lui-même un autre artisan. La maquette, le modèle réduit, qu’on amène voir ces personnes, est une méthode de travail pour négocier les différents points de vue rencontrés au cours de l’enquête, il ramène le monde à l’intérieur, le contient et le restitue, comme le font les cartes à une autre échelle, quand il s’agit de cartographier la zone critique que l’on connait si peu (cartes Terra Forma, carte BAP, carte CZO).  

Créer une relation de proximité avec les artisans permet aussi de ramener le projet vers de l’artisanat, une implication qui garantit aussi des qualités de fabrication. Les connexions se poursuivent dans les projets d’urbanisme. En tant qu’urbaniste il faut connecter le maitre d’ouvrage et les artisans de leur territoire qu’ils ne connaissent pas forcément ou qu’ils ne rencontrent pas au bon moment. A Nantes les prix au m2 étaient limités. Le fait d’avoir amené le MOA en voyage avec nous, avant même que le dessin du quartier ne soit fini, à la rencontre des artisans locaux, a permis de faire en sorte que la MOA reconsidère les prix de construction au m2, pour toute la filière locale, des fournisseurs aux artisans. Dans les ZAC (Nantes, Nancy), nous demandons désormais la réalisation d’un prototype à échelle 1, d’un bout de bâtiment avant le projet car cela permet d’ajuster les détails. 

Être connecteur, c’est aussi connecter des temps et des lieux disjoints ou éloignés. Des temps anciens (des usages oubliés) aux temps contemporains et aux temps futurs pour retrouver des trajectoires de l’histoire. Des lieux en Iran aux lieux en France, pour tracer des lignes sans frontières. Mais aussi des milieux, milieux souterrains et milieux en surface, que nous avons longtemps dissociés. La crise climatique nous oblige à réinventer nos relations aux temps, aux espaces, aux sols et à l’impact des activités humaines dans ces strates et ces cycles. Jusqu’à quel degré de perturbation d’un cycle (carbone, nitrate, ou phosphore par ex.), est-il encore possible de vivre et subsister sur un territoire ? Comment certains cycles garantissent-ils la fertilité des territoires – et à quelles temporalités ? Être connecteur, c’est tenté de révéler (et résorber ?) le lien entre dynamiques terrestres et injustices spatiales. C’est ce que nous essayons de mettre en œuvre dans nos projets à toutes les échelles, qu’ils soient expérimentaux, politiques, construits ou dessinés.  

Concevoir de l’intérieur  

Pour envisager le projet politiquement, il faut travailler les conditions dans lesquelles on se réunit. A Nantes, où des ambitions très importantes cristallisaient des tensions, nous avons proposé de déplacer le lieu de nos réunions dans un espace du quartier qu’ils n’utilisaient pas. Concevoir depuis le site, depuis l’intérieur d’un quartier, change notre rapport au projet. Nous voyageons localement autant que possible avec les clients, pour rencontrer des scieries, des carrières. C’est une manière de concevoir un projet de l’intérieur, dans les capacités intrinsèques du lieu, ou d’une technique, ou d’un matériau – et pas au-delà. Dans le projet Shiraz – dont nous avons été lauréat – nous avions mené une enquête sur les activités artisanales autour du site de projet, proche du bazar, et avons conçu la programmation avec les artisans et commerçants. Nous avons ensuite tracé le plan des rues et du bâti entremêlé de façon à ramener le territoire dans le site : trajets, activités, faune et flore – le site rassemble 30 entités composant le territoire qui se réunissent dans le lieu – comme l’histoire des Simorgh. Les cartes Terra Forma des observatoires de la zone critique se conçoivent depuis l’intérieur, en suivant les scientifiques au travail, sur leurs terrains, en visualisant depuis l’intérieur le point de vue des capteurs qui changent notre compréhension de l’environnement. Comme dans Où atterrir ?, il s’agit de redescriptions de nos territoires que l’on croit connaitre mais que l’on comprend en fait très peu : on ne sait pas précisément où passe l’eau en souterrain ; où va un oiseau, où va un ion calcium. Les nouveaux capteurs permettent d’appréhender ces trajectoires et de tracer de nouvelles cartes avec ces données jusqu’alors inconnues, et potentiellement de créer des outils pour faire dialoguer des acteurs qui sont en conflit sur les territoires, justement parce qu’il manque ces informations pour tracer les controverses. 

Quel est l’impact d’un matériau de façade sur l’eau de pluie qui s’est écoulé dessus, et qui repart dans les réseaux, peut être jusqu’au cours d’eau ? Quels sont les matériaux qui changent la composition chimique de l’eau ? Tout projet s’inscrit dans un bassin versant, une zone critique. Le rapport à l’air est aussi crucial, comment un bâtiment vit dans son environnement chimique ? Il n’y a pourtant actuellement rien qui permet de mesurer tout cela. Dès lors, comment mettre en place des projets avec les géochimistes qui travaillent sur l’environnement et les intégrer dans les équipes de projet ?  

Comment mettre en pratique dans les projets publics les approches de OA et ZC (ZKM) ? Les scientifiques de la zone critique instrumentent et observent sur moyen et long terme des milieux naturels, permettant de comprendre un peu mieux comment peuvent se maintenir des conditions d’habitabilité. Ces chercheurs, géophysiciens, géochimistes ont formulé le souhait de pouvoir instrumenter des bâtiments capteurs, d’installer des capteurs pour mesurer la ville. Nos bâtiments pourraient devenir des bâtiments qui permettent aussi cette observation en ville, pour réajuster, recorriger, l’aspect des constructions, des ‘Long term sensor building’. Ou inversement, que serait un observatoire dans le paysage créé avec des architectes, notamment pour abriter certains équipements ? Il s’agit aussi de travailler à la fois avec des petites entreprises (artisans) et de grandes institutions de recherche comme celle qui accueille la zone critique (IPGP, OZCAR) : changer petit à petit les institutions qui doivent se renouveler, reconnecter les sciences à l’artisanat en « menant des projets politiquement ». 

Les projets de recherche-développement par dates 

2024-2025 – IPGP (Institut de Physique du Globe) – Visualisations alternatives des cycles biogéochimiques. Avec Jérôme Gaillardet.

2023-2025 – TERRA FORMA Equipex CNRS, WP4 – « Cartographier les observatoires de l’Anthropocène ». 

2023-2024 – Prospective Lorient – représentation des données de recherche (modélisations de scénarios climatiques) et d’un projet de sciences participatives autour de capteurs de Nitrate. Université de Rennes. OSUR. 

2023-2024 – Où atterrir dans le Brézouart ? recherche-action Les nouveaux cahiers de doléances pour le Jardin des Sciences de Strasbourg autour de la commune d’Aurbure. Avec Soheil Hajmirbaba et l’OHGE

2022-2023 – Mission cartographique pour les Ateliers Luma à Arles, « Cartes (re)sources ». 

2022 – Art Residency « The Future of High Waters » in Venice, STARTS4Water hosted by TBA21 avec Sonia Levy (artist), Meredith Root-Bernestein (CNRS Museum paris) and Heather Anne Swanson. 2020-2022 – Où atterrir à Ris Orangis ? recherche-action Les nouveaux cahiers de doléances pour la Mairie ; création du premier Laboratoire des Doléances. Avec Soheil Hajmirbaba et Bruno Latour. 

2020-2022 – Où atterrir à Arles ? recherche-action Les nouveaux cahiers de doléances pour la Fondation Luma Arles. Avec Soheil Hajmirbaba 

2019-2022 – « Terra Forma, cartographier les cosmopolitiques de la Terre ». Centre des Politiques de la Terre, IdEx Université de Paris, ANR-18-IDEX-0001. Avec Axelle Grégoire et Eric Gayer 2018-2022 – Bourse SEED, Université de Manchester (bourse PhD). 

2020-2021 – « Où Atterrir ? Les Nouveaux Cahiers de Doléances » Projet Pilote dans la Région Centre, France. Ministère de la transition écologique et solidaire. Avec Bruno Latour et S-Composition 

La recherche développement s’appuie sur des corpus en sciences sociales et humanités environnementales qui traitent du lien entre nature, technologie et crise environnementale. Les projets de shaa visent à mettre en action ces recherches en les ancrant dans des contextes territoriaux, politiques et scientifiques actuels.

Comprendre l’évolution des territoires dans l’Anthropocène est crucial pour l’habitabilité de la Terre. La crise environnementale renouvelle l’attention portée aux éléments granulaires tels que les produits chimiques, le sable, les nutriments, l’eau, les vers de terre, les champignons, etc. (Tsing 2015, 2017, 2021). En effet, leur éventuelle disparition ou transformation menace les établissements humains : l’habitabilité de notre planète dépend de ces différentes entités et de leur enchevêtrement. C’est la manifestation de « l’intrusion de Gaïa », terme proposé par Stengers (2015) après la découverte scientifique de l’hypothèse Gaïa par Lovelock et Margulis (1979, 1995, 1998), puis approfondi par le sociologue Latour (2017, 2020), et le biochimiste Lenton (2019, 2020). L’intrusion de Gaia souligne les effets de l’Anthropocène (Crutzen 2000, 2002, Zalasiewicz 2015, 2016, 2020, Bonneuil et Fressoz 2016) mais c’est aussi une approche beaucoup plus cosmopolitique du problème dans lequel les humains ne peuvent pas résoudre seuls les changements qu’ils ont déclenchés, parce que les organismes vivants ont leur propre façon de répondre et de façonner la « nature ». Par conséquent, deux visions de la « nature » s’affrontent : la vision anthropocentrique, qui perpétue une idée de la nature comme un corps passif, un arrière-plan des activités humaines, comme le critiquent de nombreux auteurs (Haraway 1988, Olwig 2008), et la vision cosmopolitique (Stengers 2010, Latour 2004, 2010), dont l’approche vise à mieux comprendre cette intrusion de Gaia, à travers la variabilité, l’agence, la complexité et la pluralité des entités naturelles (Yaneva 2015), et à relier ce cosmos complexe à la politique (Stengers 2010, 2020).

La Science, Technologie et Société (STS) est un domaine interdisciplinaire qui examine les interactions complexes entre la science, la technologie et la société (Latour et Woolgar S. 1979 ; Latour 1988, 2005 ; Galison 2014). Plusieurs auteurs en STS ont contribué à la compréhension des enjeux sociaux, politiques et éthiques liés à aux technologies des capteurs de l’environnement. Donna Haraway, dans son ouvrage influent « Manifeste Cyborg » (1985), explore la fusion entre les organismes biologiques et les machines. Bien que cela ne se concentre pas spécifiquement sur les capteurs, ses idées ont des implications pour la manière dont nous conceptualisons les technologies environnementales et leur relation avec les êtres vivants. Bruno Latour, célèbre pour son approche de l’acteur-réseau, examine comment les objets, y compris les capteurs, agissent en tant qu’acteurs sociaux. Son travail souligne l’importance de comprendre les réseaux complexes dans lesquels les technologies environnementales sont insérées. Jennifer Gabrys, dans son ouvrage « Program Earth: Environmental Sensing Technology and the Making of a Computational Planet » (2016), explore la manière dont les capteurs environnementaux contribuent à la construction d’une planète computationnelle. Elle met en évidence comment ces technologies ne sont pas seulement des outils de mesure, mais participent activement à la définition de notre relation avec l’environnement. Gabrys souligne également les questions liées à la participation citoyenne dans le déploiement et la gestion de ces capteurs, ce qui a des implications importantes pour la démocratisation du monitoring environnemental. Le travail de Gabrys enrichit ainsi la compréhension des capteurs de l’environnement en mettant en évidence leur rôle dans la transformation de nos perceptions de l’environnement, ainsi que les questions liées à la gouvernance participative et à la responsabilité sociale dans l’utilisation de ces technologies. L’idée de capteurs cosmopolitiques est esquissée du fait de la diversité des visions que les capteurs apportent, contribuant ainsi à la reconnaissance des multiples entités qui façonnent la Terre. Stengers souligne également l’importance de considérer les conséquences éthiques de nos actions technologiques et scientifiques. Ainsi, le travail de Stengers élargit la perspective sur les capteurs de l’environnement en mettant l’accent sur les implications plus larges de nos choix technologiques et scientifiques pour la société et la planète. Les STS fournissent des perspectives riches sur la manière dont les capteurs de l’environnement ne sont pas simplement des instruments techniques, mais sont profondément enchevêtrés dans des réseaux sociaux, politiques et éthiques, soulignant ainsi l’importance de comprendre ces technologies au-delà de leurs aspects purement techniques, en mettant l’accent sur les implications sociales et les choix qui les entourent. 

Les cartes sont des outils puissants pour construire des connaissances, pour envisager le futur, mais aussi pour attribuer du pouvoir à ceux qui les possèdent (Da Cunha 2018 ; Farinelli 2009 ; Grevsmühl 2024, 2026 ; Koyré 1968 ; Lacoste 2014 ; Latour 1986, 2010, 2013 ; Nagel 1986 ; Shapin 1998). Le Nouveau Régime Climatique (Latour 2018), quant à lui, rend difficile d’envisager ces futurs et nous oblige à questionner nos savoirs, dans leur contenu même et leur méthode, afin, peut-être, de changer le statu quo de l’ordre politique basé sur l’ancien régime, désormais dangereux car il entrave nos actions pour faire face à ce NCR. Les cartes doivent être rebattues. En effet, nous n’avons pas seulement besoin de cartes pour nous positionner en un point de l’espace – le fameux point GPS de la grille de latitude et de longitude (Latour et al. 2010), car cela n’indique pas s’il est encore possible de vivre dans un lieu dévasté par la pollution, le désastre climatique, la stérilisation des sols, etc. En plus des cartes cartésiennes, nous avons besoin de nouvelles cartes pour nous situer dans l’espace-temps du NRC et pour nous montrer avec qui nous habitons et partageons la Terre (Ait Touati, Arènes, Grégoire, 2019). 

Une façon d’aborder le problème est d’utiliser les recherches sur les limites planétaires et plus spécifiquement sur les cycles biogéochimiques. Les limites planétaires, qui évaluent l’habitabilité de la Terre, sont en effet largement dépassées (Rockström 2009). La dérégulation des cycles biogéochimiques est responsable du fait que la Terre ne sera pas habitable dans un avenir proche. Les activités humaines ont poussé les cycles biogéochimiques trop loin, mais jusqu’où à l’échelle locale, sur un territoire particulier ? Les limites planétaires ne nous donnent pas ce genre d’informations. Pourtant, ne serait-il pas crucial – critique – pour un territoire de savoir s’il est déjà inhabitable et d’où vient la menace (l’échelle globale à tracer) ? D’une part, les architectes et les urbanistes ont l’habitude de travailler sur des terrains dégradés, des ruines, pour les réhabiliter, mais ne prennent jamais en compte les cycles biogéochimiques dans ce processus. Ils sont cruciaux et pourtant largement négligés, à l’exception des recherches sur le métabolisme territorial (Le Noë et al. 2016, Barles 2017, Esculier 2018) mais qui se concentrent principalement sur les matériaux et les flux de ressources, ou qui ne font pas de recherche sur la cartographie pour changer le point de vue. D’autre part, les cycles sont le plus souvent dessinés sans les activités humaines et les enjeux politiques, ce qui pourrait expliquer le désintérêt de la planification territoriale. A l’ère de l’Anthropocène (Crutzen 2000 ; Zalasiewicz 2015, 2020 ; Bonneuil et Fressoz 2016), ces sphères ne peuvent plus être séparées.

En parallèle, les scientifiques des observatoires des zones critiques développent de nouvelles compréhensions de la Terre (Arènes 2022). Ils étudient comment les cycles terraforment les territoires et comment les activités humaines les perturbent de manière parfois inattendue. Les scientifiques spécialistes des zones critiques cherchent à comprendre les changements des cycles chimiques sur des sites spécifiques à travers la Terre et comment ils sont liés à l’échelle mondiale. Le concept de zone critique (ZC) fait référence à la couche habitable de la Terre, « entre les roches et le ciel ». Les observatoires de la zone critique (OZC) sont situés à plusieurs endroits dans le monde, dans des paysages ou des bassins versants choisis comme sentinelles des perturbations environnementales pour étudier l’eau, le sol, l’air, les organismes vivants et leurs interactions, dans lesquels les processus sont étudiés à toutes les échelles de temps (ou paysages temporels). Les OZC sont des lieux hautement instrumentés avec des capteurs pour surveiller l’appauvrissement des sols, la pollution chimique de l’eau, la perte de biodiversité, sur le long terme et la façon dont ces processus sont couplés et interfèrent dans les lieux de vie (Brantley 2007, 2017), en utilisant la géophysique, la géochimie, la biologie, l’hydrologie et ainsi de suite. Les capteurs sont des fenêtres, des optiques, à partir desquelles les scientifiques observent non seulement des phénomènes importants et parfois invisibles, mais collectent également une quantité importante de données qu’ils stockent, partagent, analysent, échangent, etc. Les capteurs terrestres sont étudiés dans la recherche STS (Houdart 2015, Grabys 2016, 2020) mais pas dans le domaine des zones critiques, même si le réseau est important. Hormis des intérêts récents (Latour et Weibel 2020), ces connaissances ne sont pas suffisamment liées aux sciences humaines ni aux politiques d’aménagement du territoire, et rien n’existe actuellement pour combler cette lacune. Une des manifestations de cette lacune est que les ZC et la façon dont elles tracent les cycles ne sont pas documentées par nos systèmes de représentation actuels, qui ne traitent pas le concept de ZC et les données qui s’y rapportent.

Les questions sont donc les suivantes : comment développer un meilleur système de référence cartographique qui intègre la question des limites planétaires à l’échelle locale afin de mieux situer empiriquement l’habitabilité de la terre ? Comment fonder des cartes, utilisables par la société dans son ensemble, sur les connaissances et les données de la science des zones critiques, avec la question des dynamiques et des ressources terrestres ? Comment informer les territoires et l’aménagement de ces connaissances pour mieux décider du développement et de l’aménagement des territoires ?

Des sols à la zone critique, un engagement écologique

Alors que le sol est l’objet d’une attention croissante ces dernières années, il n’est néanmoins qu’une des dimensions de la zone critique, une de ces couches, certes importante, mais qui doit s’observer, se comprendre, voire être recomposé, avec les autres compartiments de la zone critique, des profondeurs des roches altérées qui, par la lente progression à la surface relâche les minéraux essentiels à la formation de la couche des sols, jusqu’en haut de la canopée où les échanges avec la basse atmosphère provoque l’altération des sols, leur renouvellement constant à la surface de la Terre. Si la zone critique est un objet de recherche scientifique complexe, il n’en est pas moins nécessaire d’en comprendre les principales dynamiques et mécanismes avant d’envisager un projet d’aménagement urbain à toutes les échelles – ou d’artificialisation du sol – qui bouleversera bien plus que la surface du sol. La circulation de l’eau en profondeur, la géologie et morphologie, le climat, les bactéries et champignons, et bien plus encore contribuent à la lente formation des sols selon un cycle naturel que les activités humaines viennent perturber, voire interrompre en déplaçant, supprimant de la matière à plus ou moins grande profondeur. Or, l’aménagement des territoires, qui s’intéresse récemment à la fine couche du sol, est essentiellement basée sur une dynamique d’occupation des sols en surface et tenant peu compte des flux de matières et des cycles biogéochimiques qui terraforment pourtant les territoires. 

La recherche-développement entreprise par Atelier shaa / SOC vise à rapprocher les sciences de la zone critique avec l’aménagement du territoire en intégrant ces sciences jusqu’à présent pas du tout mobilisées dans le projet, notamment la géophysique et la géochimie, afin de déterminer ensemble quels paramètres seraient essentiels à prendre en compte dans les projets pour préserver ou restaurer la zone critique en milieu urbain. L’intuition pressentie est qu’une manière plus holistique de faire projet, plus interdisciplinaire, doit être mise en place. 

Cela doit s’accompagner d’une compréhension et acceptation socio-écologique. Or, la ville de Ris-Orangis est à ce sujet précurseur de démarches expérimentales socio-environnementales. Depuis 3 ans, SHAA a mené des ateliers de nouveaux cahiers de doléance conçus avec Bruno Latour sur la méthode Où atterrir ? (renouvellement des institutions politiques par le bas) et suite à cela, la ville a lancé le premier Laboratoire des Doléances en France. La ville a par ailleurs été lauréate de l’étude de sols ADEME dans la perspective de la ZAN. 

Des capteurs environnementaux encore sous-utilisés pour la conception

Dans les études urbaines sur les ambiances notamment, quelques capteurs sont mobilisés pour mesurer des sons ou niveaux sonores, la lumière, ou la pollution. Les mesures météorologiques et climatiques sont aussi largement utilisées dans ces études et dans les projets urbains qui s’en inspirent. Un capteur mesure un ordre de grandeur d’un élément à connaitre. Les mesures ne sont pas des métriques uniformes telles que celles qu’on retrouve dans les échelles de cartes par exemple. Les capteurs des zones critiques et des Zones Ateliers, et ceux développés dans le projet TERRA FORMA Equipex +, mesurent des ordres de grandeurs variés et parfois incommensurables les uns avec les autres, et c’est ce qui en fait la richesse en termes de potentiel de découverte de nos environnements. Certains capteurs mesurent des positions et des comportements dans l’espace (traceurs GPS sur des insectes, des animaux ou caméra piège video et sonore hyper sensible), d’autres mesures des activités microbiennes en milieu souterrain, d’autres encore des potentiels chimiques, d’autres aussi la respiration des écosystèmes. Ces mesures incommensurables doivent pourtant être mise ensemble : visibles ensemble, comprises ensemble, car elles sont interdépendantes. Ce fut le rôle des cartes de mettre ensemble des informations différentes à partir d’un référentiel commun, partageable, à partir d’un point de vue. Or, si, comme l’affirme Bruno Latour, « la tâche de la connaissance n’a plus pour but d’unifier le divers sous la représentation mais devient celle de multiplier le nombre d’agents qui peuplent le monde », comment retrouver cette nécessité de mise en commun tout en gardant la diversité des points de vue, ou des points de vie, sans effacer la complexité ?

De la concertation aux doléances, un engagement politique

Le Projet Où atterrir ? (OA) (Région Limousin ; Fondation Luma Arles (13), Ville de Ris-Orangis (91), Brézouard dans les Vosges) est une concertation revisitée à 100% pour tenter de la rendre opérationnelle. OA est un projet de description ainsi qu’un projet processuel. C’est un projet qui engage l’espace dans le sens où l’on conçoit des parlements (des choses). Il y a de la spatialisation : comment spatialiser une description ? Comment spatialiser le moment d’échanges avec d’autres personnes présentes ? Le projet OA est une expérimentation grandeur nature dans un travail transdisciplinaire, où des gens différents viennent enrichir l’architecture de ce processus. L’objectif est d’écrire des doléances, qui sont historiquement des prescriptions, des demandes, qui ont transformées le territoire. La doléance est une préprogrammation. C’est comme si l’on faisait une concertation non pas à partir d’un projet qui est déjà fait et qu’il ‘faut faire accepter’, mais parce que l’on ne sait justement pas quoi faire. A Ris Orangis, dans cette optique, le projet OA a renouvelé les pratiques de la commune. Cela met la concertation très en amont par la description et l’écriture de doléances avant le projet, et c’est de cela que découlera le projet.  

Les projets interdisciplinaires de recherche ZC et OA, croisant sciences de la Terre, sciences politiques, sciences humaines et sociales, cartographie et architecture, nécessitent la structuration de deux pôles R&D au sein de shaā. 

D’abord, créer un objet identifiable pour la création de projets d’aménagement avec les sciences de la zone critique. Nous proposons de construire une plateforme Atlas des Zones critiques, proposant à la fois des outils cartographiques et des données scientifiques pour intégrer les paramètres des sciences de la Terre dans la conception des projets d’aménagement.

En second lieu, transformer les protocoles de concertation qui atteignent aujourd’hui des plafonds de verre vers des protocoles Où atterrir. Nous proposons d’insérer ces protocoles dans chaque consultation pour déplacer la commande et intégrer les doléances des citoyens, notamment dans les milieux périurbains ou les classes socio-professionnelles sous représentés dans les décisions d’aménagement des territoires. 

Résultats

Ces travaux ont été présentés dans de nombreuses conférences internationales et séminaires et dans divers champs disciplinaires et contextes (spatial studies, STS, sciences de la Terre, théorie des Arts), et ont fait l’objet de plusieurs publications (articles en comités de lecture, chapitres de livre, articles de revue). Parmi les objectifs de tous ces projets de recherche figurait l’incarnation de questions globales dans un récit local qui prend en compte les liens entre les collectifs humains et non humains, à la fois dans ses dimensions matérielles, cartographiques et affectives (attachement au territoire). La description des capteurs avec de nouvelles infrastructures permet aux scientifiques et aux citoyens de collecter de nouveaux signaux, de lever le voile de l’invisibilité, de faciliter l’ubiquité afin de saisir les points et moments chauds, et de multiplier les points de vue sur cette terre inconnue et soudainement réactive.

LIVRES (voir détails sur le site)

CHAPITRE DE LIVRE 

2024 (à paraître) – « Voyager dans la zone critique », dans Habiter la terre, sous la direction de Bruno Latour et Sébastien Dutreuil, Ed. La découverte.  

2022 – « The Critical Zone observatory space », dans Infrastructural Love: Caring for Our Architectural Support Systems, édité par A.Carbonell, H.Frichot, H.Frykolm, and S.Karami. Editions Birkhäuser 2020 – « Traveling through the Critical Zone » dans Critical Zones. The Science and Politics of Landing on Earth, édité par Bruno Latour et Peter Weibel. MIT Press. 

ARTICLES 

2024 – « From Spheres to cycles » in Log 60 : The Sixth Sphere 

2024 – « Terra Forma Speculative Mapping : Paris Watershed and Underground Environment » in Footprint  33 : Situating More-Than-Human Ecologies of Extended Urbanisation, TU Delft Journal. 

2020 – « Inside the Critical Zone » dans GeoHumanities Monsoon Assemblages Forum: Practices and Curations. Editions Taylor & Francis. DOI: 10.1080/2373566X.2020.1803758

2018 – « Giving Depth to the Surface – an Exercise in the Gaia-graphy of Critical Zones », dans The Antropocene Review, Volume 5 Issue, avec Bruno Latour et Jérôme Gaillardet. Editions SAGE journals

2022 – « Cartographier l’arbre-monde », dans les Carnets du paysage n°40, Vivants d’abord, édité par G.Tiberghien et JM. Besse. Éditions Acte Sud. 

2022 – « Cartographies invisibles » dans Regards du Grand Paris, Éditions Textuel, centre National des Arts Plastiques et Ateliers Médicis. Avec F.Aït-Touati et A.Grégoire. 

2022. The soil map of the Strengbach Critical Zone Observatory, dans OASE 110. 

2019 – « If the Earth is not the globe, how to sketch it? » dans NESS 2: Mad World Pictures. Avec Bruno Latour. 

WORKSHOPS  

2023 – Atelier « Abaque des préoccupations », journées d’études « Les marges de manœuvre, ce que peut l’enseignement des Arts et Techniques de la Représentation en temps de crise à l’école d’art de Clermont-Ferrand sur invitation de Guillaume Meigneux.

CONFERENCES 2023-2024

2024 – Table ronde “Natures urbaines” au Pavillon de l’Arsenal, Paris.

2024 – keynote speaker ARCC-EAAE 2024 Conference at the Aarhus School of Architecture, Denmark.

2024 –  Table-ronde “Les gares du Grand Paris”. Cité de l’Architecture Paris.

2023 – « Réinventer le regard ». Conférence plénière, Fribourg HEIA HES.SO 

2023 – « Terra Forma ». Académie du Climat, Paris. Invitation des écoles de Design de Paris 

2023 – « D’autres Cartes ». École d’Architecture de Paris Malaquais. Cycle de conférences « D’autres Reliefs». 

2023 – « Setting the Course ». Harvard GSD international seminar. 

2023 – Journées d’études Bruno Latour et l’architecture. Communication « La science et la politique ». ENSA Malaquais 

2023 – Table-ronde avec P.Descola et G.Quesnet organisé par EVA Pôle environnement, ville, architecture, digital & Architecture Studio 

2023 – « Terra Forma : connectedness. From territory to terrestrial ». Symposium Spatial Figures in the Anthropocene. ICI Berlin. Collaborative research Center 1265 « Re-Figuration of Spaces ». Technische Universitat Berlin 

2023 – Table-ronde « Composer avec les vivants » EDF Pulse Design 

2023 – Table-ronde Maison de l’Architecture Ile de France. « Bruno Latour et les architectes. » 2023 – Table-ronde « Expérimenter l’interdisciplinarité », Colloque Habitabilités, Centre des Politiques de la Terre. 

2023 – « Du modèle à la cartographie des observatoires », Séminaire Visualités environnementales, Ecole doctorale SHS, Université de Lille. 

2023 – « Speculative mappings for the critical zone ». Keynote speaker Weaving Worlds, organised by Department of Architecture, Delft University of Technology, Netherlands athe t New Institut Rotterdam. 

2023 – « Cosmopolitical landscapes: report from the critical zone”. Designing in Times of the Anthropocene, Lecture Series Organized by Matters of Activity (Cluster of excellence), Humboldt University, Germany. 

2023 – « The critical zone: experimental mapping of earth processes.” Urbanism Department, TU Delft. Transitional Territories lecture series 

2023 – “Turning Back Inside? Ethnographies of Interiors”. Humboldt University, Architectural Ethnography Network (Netzwerk Architekturwissenschaft), Berlin, Germany. 

2023 – « Terra Forma, speculative maps. ». Postgraduate Seminar Power||Energy: Mapping the Thickened Ground of Labour Harvard Graduate School of Design.

2023 – « Terra Forma, speculative maps. » Landscape Architecture Department, Technische Universität Berlin.

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