Architecture en zone critique

Les pratiques de Shaā, en dialogue avec des outils de représentation issus de Terra Forma et Gaïagraphiesgénèrent une architecture de la zone critique attentive aux sols, aux flux et aux relations multi-espèces, où le projet devient un outil d’enquête et de transformation mesurée des milieux.

Shaā incarne une architecture qui habite l’épaisseur du territoire plutôt qu’elle ne l’occupe. Ses projets et recherches explorent les milieux fragiles, les sols, les paysages naturels et agricoles, les zones rurales et urbaines à travers des dispositifs d’enquête mêlant architecture, paysage et sciences du vivant/de la Terre. Shaā conçoit des projets attentifs aux cycles de l’eau, du sédiment et du végétal. Shaā déploie une approche pédagogique et expérimentale (ateliers, écoles, terrains) sur ces sujets.

L’architecture en zone critique nécessite un déplacement profond dans la manière de concevoir, représenter et habiter la Terre. Issue des sciences du système Terre et largement diffusée dans le champ des sciences humaines par Bruno Latour, la notion de zone critique désigne la fine épaisseur de la planète — de la roche-mère à la basse atmosphère — où interagissent sols, eau, air, organismes vivants et activités humaines. C’est dans cette zone fragile, limitée et dynamique que se rendent possibles les conditions de la vie.

Appliquée à l’architecture, cette notion implique un changement de posture fondamental : il ne s’agit plus de projeter des objets autonomes sur un site abstrait, mais de concevoir des dispositifs situés à l’intérieur de systèmes vivants complexes. L’architecture cesse d’être un simple artefact formel pour devenir un acteur des équilibres géologiques, hydrologiques, biologiques et sociaux. Le bâtiment est considéré comme un acteur géochimique (eau, carbone, chaleur), un organisme métabolique, une interface entre humains et non-humains.

Une architecture située dans l’épaisseur du monde

L’architecture en zone critique considère le site non comme une surface plane, mais comme une épaisseur habitée : sols stratifiés, nappes phréatiques, micro-organismes, végétation, atmosphères, vents, usages humains et non-humains. Le projet commence alors par une lecture géologique, hydrologique, écologique — et par la reconnaissance de leur vulnérabilité. Cette approche invite à travailler avec les dynamiques existantes : infiltration de l’eau, inertie thermique du sol, cycles saisonniers, croissance du vivant, plutôt que contre elles.

Réguler les flux plutôt que dominer le milieu

Dans cette perspective, l’architecture ou le projet urbain devient un outil de régulation. Elle agit sur les flux d’eau, de chaleur, de matière et de carbone, cherchant à ralentir, redistribuer, filtrer ou stocker plutôt qu’à accélérer et extraire. Les bâtiments peuvent ainsi participer à la réhydratation des sols, à la dépollution, à la création de microclimats ou à la continuité écologique. L’architecture en zone critique s’inscrit dans des logiques low-tech, de réemploi et de matériaux bio- ou géo-sourcés, assumant des formes parfois poreuses, hybrides, ou évolutives. L’architecture agit comme un dispositif de ralentissement, pas d’accélération.

Intégrer les non-humains comme co-acteurs

Une autre dimension essentielle est la remise en cause d’une vision strictement anthropocentrée de l’architecture. Plantes, champignons, bactéries, insectes et animaux ne sont plus seulement des contraintes ou des décors, mais des co-usagers et co-acteurs du projet. Le bâtiment devient une interface entre humains et non-humains, accueillant des habitats partagés : sols vivants, toitures végétalisées, façades biotiques, corridors écologiques. Cette approche rejoint les réflexions anthropologiques de Philippe Descola ou Anna Tsing, qui invitent à penser l’habiter comme une coexistence plutôt que comme une appropriation.

Travailler avec le temps long et l’impermanence

L’architecture en zone critique s’inscrit dans des temporalités étendues. Elle accepte l’érosion, la transformation, le vieillissement et parfois même la disparition. Le projet n’est plus figé, mais pensé comme un processus évolutif, capable de s’adapter aux changements climatiques, écologiques et sociaux.

Représenter autrement : cartographier la zone critique

Cette transformation du projet architectural s’accompagne d’un renouvellement des outils de représentation. Les ouvrages Terra Forma. Manuel de cartographies potentielles (Aït-Touati, Arènes, Grégoire) et Gaïagraphies (B42) jouent ici un rôle central. Ils proposent de dépasser les plans, coupes et vues classiques pour inventer des cartographies spéculatives, capables de rendre visibles les flux, les interactions invisibles, les épaisseurs du sol et de l’atmosphère, ainsi que les récits du vivant.

La carte devient alors un outil d’enquête, de narration et de projection écologique, au service d’une compréhension située du territoire. Cartographies multicouches (sol, eau, usages, vivant) ; Sciences du sol et hydrologie ; Low-tech, matériaux biosourcés ; Design spéculatif et narratif ; Prototypes évolutifs.

L’architecture en zone critique peut ainsi être définie comme une architecture qui apprend à habiter la Terre sans l’arracher à ses équilibres, en reconnaissant la finitude des ressources, la complexité des milieux et l’interdépendance des vivants. Elle propose une transformation profonde du rôle de l’architecte : non plus maître d’œuvre d’objets autonomes, mais médiateur attentif des relations entre humains, sols, eaux, atmosphères et vivants.